Je me suis toujours demandée ce que ça pouvait faire d'être une sardine.

Une sardine, ou un hareng, ou un maquereau, vous voyez ce que je veux dire ? Un poisson dont déjà, par essence, l'odeur n'inspire rien qui vaille au commun des mortels et dont la simple évocation du nom fait fuir les enfants et les hommes immatures (par opposition aux mots lotte, cabillaud, saumon - exception faite pour raie - qui eux ne rebutent personne). Une créature rejetée du plus grand nombre.

Drôle d'interrogation me direz-vous... mouais, je vous l'accorde. Est-ce le fait d'avoir vu récemment le fameux on-en-parle-un-peu-trop-Ratatouille (ça y est, j'en ai parlé, c'est fait, stop) ? Parce que oui, ce film est foooormidable et, certainement que depuis qu'elles l'ont vu, les chochottes hystériques ne craignent plus de poser leurs yeux encore embués de la nuit sur les rames du métro de 7h02 qui décidément n'arrive pas. Non, elles n'ont plus peur, bien au contraire ! Elles pourraient bien croiser le regard d'un rat tout mimi et tout gentil... ben tiens !
Les rongeurs ont trouvé grâce à nos yeux. C'est une nouvelle qui me ravit peu mais soit, j'en conviens. Par contre, qu'en est-il des poissons qui puent au nom pas très ragoûtant ? Bah non, eux, toujours pas.

Alors moi, du coup, qu'est-ce qu'il m'arrive quand je vais au marché et demande à ma gentille charcutière-tripière-traiteur de me remplir une boîte pour deux personnes de harengs marinés ? Je sens le regard pesant des gens qui font la queue derrière, se poser sur moi. Ce regard méprisant et lourd de reproches. Ils me dévisagent, ils chuchotent, ils ricanent. Sans parler de ceux qui jettent un coup d'oeil interrogateur par-dessus leur épaule, couplé d'une moue de dégoût profond, lorsque je suis postée à quelques centimètres derrière eux, au passage piéton, mon sac rempli de harengs marinés au bout du bras.

Et puis, parlons du maquereau. Lui, pour le coup, il n'a vraiment pas d'bol : on lui a piqué son nom pour parler d'une espèce d'individus peu recommandables ! Le maquereau méritait-il vraiment un tel traitement ? Hein ? Je vous l'demande ! Pourquoi lui ? Pourquoi pas un autre poisson, un autre animal ? Ch'ai pas moi, le tapir par exemple. Oui, le tapir tiens. Voilà un animal qui ne sert pas à grand chose (ou du moins pas à nous nourrir... non pas que je ne pense qu'à ça mais... bon, ok, je ne pense qu'à ça), qui est foncièrement moche et qui mériterait certainement plus que notre bon maquereau de donner son nom à ce genre de malfrats.

A côté de ses deux congénères, c'est sûr, la sardine semble s'en sortir un peu mieux. Elle ne pue pas trotrop parce qu'on ne la fait pas mariner dans des oignons, elle ne porte pas un nom véritablement handicapant, elle a une côte de popularité un peu plus élevée que les deux autres. Oui mais non. Ne vous leurrez pas ! La sardine, elle souffre aussi. Et peut-être même plus. Si si !
Parce que vous croyez que c'est une vie, vous, de se dire qu'on a une chance sur 499 999 999 de finir dans une boîte (et avec un manque de bol encore plus énorme, de finir dans une boîte avec 3 sardines qu'on pouvait pas s'encadrer quand on était une sardine-ado complexée au collège) ?

Mettez-vous à sa place à cette pauvre sardine l'espace d'un instant. Alors bon, vous êtes là, pom pom pom, dans la Méditerranée, vous nagez tranquilou avec vos potes sardines, et hop !, tout à coup, sans prévenir, un filet vous retire votre douce liberté. Et vous conduit directement dans un monde où vous ne serez plus jamais considérée autrement que comme une petite chose visqueuse qui pue. Au mieux, vous finirez vos jours dignement, gobée intégralement, tripes et boyaux, par un fin gourmet aux moustaches chatouilleuses (hein ? quoi ? Il vous a gobée vivante ?)
Mais la majeure partie du temps, quel destin pour ces petits êtres ? Attention, je n'irais pas par quatre chemins, je vous préviens, âmes sensibles, ne lisez pas la phrase qui suit ! L'êtetage, l'éviscération et la mise en boîte (meuh non, elle ne se fait pas chambrer... rhooo, vous et vos jeus de mots, alors !) Cruel n'est-ce pas ? Et tout ça pourquoi ? Pour qui ? Pour des ignorants profonds qui la boudent et la décrient...

Hier, j'ai pris conscience de cette terrible tragédie et j'ai décidé de défendre la cause des poissons qui puent. Je m'autoproclame ce jour porte-parole du hareng-saur brimé, du filet de maquereau bafoué et de la sardine en boîte déconsidérée ! Oui, ouvrons, ouvrons la boîte aux sadines...

rillette_sardine

Les rillettes qui réhabilitaient la sardine
Pour 1 pot

  • 2 boîtes de sardines à l'huile d'olive
  • 1/2 citron confit
  • 1 cuillère à soupe de câpres
  • 1 cuillère à soupe de mélasse de grenade
  • 1 cuillère à café de cumin moulu
  • 1/2 bouquet de coriandre (ou de basilic, ou de persil plat...)
  • sel, poivre

Libérer les sardines de leurs boîtes. Les écraser avec l'huile d'olive contenue dans les boîtes. Ajouter la mélasse de grenade (ou du vinaigre balsamique), le citron confit coupé en tout petits dés, les câpres et le cumin. Ciseler la coriandre et l'incorporer. Saler, poivrer. Mettre le tout au frigo au moins 1 heure pour que les parfums se mêlent.
Et tartiner à volo !

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PS : La minute culture parce que vous voulez toujours en savoir plus, je vous connais.
D'où vient le mot sardine à votre avis  ? De Sardaigne figurez-vous... Parce qu'il y en avait plein là-bas à l'époque où les Grecs ont décidé de la baptiser et qu'apparemment, ils n'avaient pas beaucoup d'imagination pour les noms d'animaux, certainement parce qu'ils venaient de découvrir plein d'autres espèces et qu'ils leur avaient déjà donné les meilleurs noms.
Bref, l'info tombe, la vérité éclate, sardine vient de Sardaigne (comme l'écrivit une jeune fille incroyablement érudite ici... ah ? c'était moi ?!!).